Le
maître de l'horreur est de retour en ce mois de Février, avec une
nouvelle sortie chez Albin Michel à se mettre sous la dent. Non pas
une, mais quatre histoires, quatre nouvelles dans un recueil au
visuel intriguant.
Dans
Le
téléphone de M. Harrigan,
nous suivons l'évolution du jeune Craig, un préadolescent serviable
dans une petite ville du Maine, au milieu des années 2000, alors que
le monde s'apprête à faire un bond technologique de géant. Craig
se rend régulièrement chez l'un de ses voisins, un vieillard
richissime dont le grand âge n'a pas entamé l'esprit critique, et
il lui lit des romans que l'homme ne peut plus parcourir lui-même.
Au fil du temps, ils en viennent à avoir des conversations et des
réflexions sur l'état du monde, sur l'avancée du progrès, et même
s'il ne l'avouera jamais le vieil Harrigan se prend d'affection pour
ce garçon intelligent et sincère. Lorsqu'il décède, c'est un
déchirement pour Craig, qui commence seulement à comprendre le sens
de la Mort. Dans un geste naïf et touchant, Craig dépose le
téléphone portable de M. Harrigan dans la veste du défunt juste
avant la mise en terre, une façon bien à lui de garder le contact
malgré tout. De temps en temps, quand il va mal, Craig appelle ce
numéro et tombe sur le répondeur, il laisse un court message, le
fait d'entendre la voix enregistrée de M. Harrigan le rassure.
Cependant, après une suite de fâcheux événements, Craig en vient
à se poser une question qui ne le lâchera plus jamais : et si
M. Harrigan était encore capable de communiquer avec lui, via ce
téléphone ? Une question d'autant plus préoccupante qu'autour
de Craig, les petits bourreaux que l'on rencontre tous dans la vie à
divers stades de notre développement ont la manie de disparaître de
sale façon. Comme si quelque chose, quelque part dans le vaste
univers, se chargeait de rendre justice pour Craig quand celui-ci est
mis en difficulté. Dès lors, Craig se sent responsable au moins en
partie de ce qui se passe, car au fond de lui il reste persuadé que
M. Harrigan n'y est pas étranger et qu'une partie de son être est
restée en ce bas monde, via ce téléphone toujours actif malgré
les années qui passent...
Dans
La
vie de Chuck,
le monde est en train de disparaître morceau par morceau, avec une
série de cataclysmes et de catastrophes environnementales et
humaines. Alors que tout le monde attend la Fin des Temps, qui
approche à grands pas chaque jour qui passe, une étrange publicité
fait son apparition sur le toit d'une banque. Un texte simple
accompagné de la photo d'un comptable tout ce qu'il y a de commun :
''Charles Krantz. 39 années formidables ! Merci, Chuck !''.
Sans doute un départ en retraite fêté par des collègues
enthousiastes... mais ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette
publicité va se retrouver absolument partout : les médias
publics, les avions traçants des messages dans le ciel, sur Internet
les rares fois où il fonctionne encore... qui est ce mystérieux
Charles Krantz, dit Chuck, pour susciter autant d'attention à la
veille de la fin du monde ??
Dans
Si
ça saigne,
la plus longue nouvelle de ce recueil auquel elle donne son titre,
nous retrouvons Holly Gibney dirigeant toujours son agence Finders
Keepers, se remettant avec courage de l'épreuve affrontée dans le
roman L'Outsider.
Alors qu'elle s'apprête à faire une pause dans sa journée bien
remplie, une nouvelle affolante supplante tous les programmes à la
télé : un attentat à la bombe vient de se produire dans une
école, on compte de nombreuses victimes, et tout le pays est d'ores
et déjà scandalisé. Un journaliste héroïque incarne l'exemple à
suivre en annonçant la nouvelle en direct et en aidant à extraire
les corps du bâtiment en ruines. Chance, une caméra de surveillance
a réussi à filmer le poseur de bombe, et son portrait approximatif
circule déjà partout où il faut pour lancer un appel à témoins
et offrir une récompense pour sa capture. Sur le moment, quelque
chose d'autre que le chagrin étreint Holly, mais elle n'y prête pas
attention. Cela lui reviendra plus tard, alors que l'affaire de
l'Outsider résonne encore une fois dans son esprit. Quelque chose
cloche dans les tragiques événements qui viennent d'avoir lieu,
quelque chose d'étrange et de profondément malsain, malfaisant
même. Lorsqu'elle reçoit un appel d'une mystérieuse source
détenant de précieuses informations, Holly ne doute même plus,
elle est sûre d'elle à présent : il existe au moins une autre
créature semblable à l'Outsider, et elle est affamée... Holly
prend donc son courage à deux mains et rassemble toutes les données
qu'elle peut grâce à son informateur, se rendant même sur place
pour le rencontrer et mettre en commun leurs histoires respectives.
Déterminée à empêcher un nouveau massacre à tout prix, Holly se
met en chasse de la créature, résolue à ne pas la laisser
s'échapper et à la détruire avant qu'elle ne trouve un autre moyen
de s'en sortir. Holly va peut-être y laisser la vie, et consciente
de cette fatalité elle adresse un rapport exemplaire à son ancien
partenaire qui l'a tant aidé là-bas au Texas, dans cette grotte
sombre où se tapissait un monstre. Dans quelques instants, elle va
replonger dans l'horreur, et cette fois elle n'en reviendra peut-être
pas...
Enfin, dans Rat,
un auteur de nouvelles éternellement frustré de n'avoir jamais pu
achever un roman se retrouve finalement en position d'en écrire un
bon, et s'embarque alors pour une virée en solitaire dans le Nord
afin de s'isoler et de commencer à créer. Si les premiers jours
voient cette œuvre faire ses premiers pas avec entrain, très vite
un certain malaise s'installe et l'écrivain se retrouve aux prises
avec ses vieux démons, alors qu'une tempête éclate tout autour de
son sanctuaire. Un geste de miséricorde pourrait, cependant, lui
offrir la possibilité d'achever son roman et de le voir vivre sa vie
une fois édité... mais il y aura un prix à payer. Peut-on accepter
de sacrifier une vie pour une obsession ? Drew ne va pas tarder
à le découvrir, et du même coup à découvrir quel genre d'homme
il est réellement.
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Bon,
passons maintenant à la review elle-même ! Une seule chose à
dire dans l'ensemble : un recueil de nouvelles comme il le
fallait, quatre récits différents mais unis sous la plume du Maître
de l'Horreur, quatre histoires qui portent chacune le poids du deuil,
on y reviendra.
La
nouvelle qui m'a le plus marqué est, sans surprise pour ma part,
Rat. Je ne devrais pas
dire que ce fut sans surprise, en réalité j'ai même été très
surpris par le ton et la direction que prenait ce récit après les
premiers chapitres. Je m'attendais à un huis-clos effrayant entre un
auteur et son esprit délirant, un peu à la Shining
en somme, mais Stephen King est parvenu à me prendre de court et à
me balancer dans un tout autre genre horrifique, celui du conte
moderne, et c'était vraiment bon ! Cette nouvelle résonne d'un
écho tout particulier pour quelqu'un qui écrit également, ou tente
de le faire, et on y retrouve beaucoup de situations qui ''sentent le
vécu'' si je puis dire. Je ne vous gâcherai pas la surprise, c'est
vraiment bon et je vous conseille cette lecture si comme moi vous
avez quelques prétentions littéraires.
Pour
le reste du recueil, on a affaire ici à des œuvres similaires
explorant une thématique malheureusement bien ancrée dans l'esprit
de Stephen King depuis quelques années : le deuil, la douleur
de la perte d'un être proche. Je vous ai parlé précédemment de la
dédicace de L'institut
adressée à Russ Dorr, l'homme derrière la vraisemblance de
nombreux chefs-d’œuvre de notre auteur favori, et à nouveau c'est
le cas ici à travers ces quatre histoires qui lui sont, au moins en
esprit, dédiées. La vie de Chuck
et Le téléphone de M. Harrigan
sont empreintes d'une certaine mélancolie propre à une personne qui
tâche de surmonter une perte douloureuse et tragique. Un message
d'espoir aussi, d'une certaine façon, est adressé aux lecteurs de
tous genres qui partagent indirectement ce deuil. C'est toute la
force de l'écriture de Stephen King, parvenir à exprimer des
émotions contradictoires et à éveiller petit à petit les
consciences au fil des pages qui s'enchaînent. C'est très réussi
une fois de plus ici, deux très bonnes nouvelles à se mettre sous
la dent et qui donnent en plus une belle leçon de vie.
Pour
finir, le gros morceau : Si ça saigne...
Suite
directe de L'Outsider
et de la trilogie entamée avec Mr Mercedes,
c'est l'occasion de retrouver le personnage de Holly Gibney au cœur
d'une nouvelle enquête dans le monde du surnaturel et de
l'impossible. Elle brille ici en solo, quasiment tout au long de
l'histoire, ce qui permet à la fois à l'auteur et au lecteur de se
faire une meilleure idée de son caractère, de son fonctionnement et
de ses capacités. Un personnage féminin fort qui prend enfin tout
son sens et qui redevient un élément-clé de ce petit univers
horrifique, ça fait du bien aussi de lire ça de nos jours !
Bien sûr, cette histoire est la caution un peu plus commerciale du
recueil, la meilleure façon de le vendre aussi, mais je pense
sincèrement que c'est aussi un prétexte pour pouvoir nous faire
lire et découvrir les trois autres dans le même temps, chacune
éclairant les autres d'un nouveau regard, d'un nouveau sens. J'ai
hâte que Stephen King nous ponde le prochain recueil de nouvelles
d'ici quelques années, ne serait-ce que pour constater l'évolution
de ce sentiment de recueillement.
Sur
ce, je vous laisse vous faire votre propre avis et je vous souhaite
une bonne lecture, en espérant vous retrouver bientôt pour un
nouvel article !